Le domptage du son.


«Ce règne, ce règne – ne finit point, ne naît plus;
Il dure, il dure dans l'État, sans mesure et sans terme,
Et tient lieu de durée à ce qui fut le temps;
Le nom, le nom seul, y suffit et confirme.
On le nomme jour – ce jour, ce jour – faute d'un autre mot;
Mais ce n'est plus un jour, ni rien qui lui ressemble;
Le nom fait loi, fait roi – le nom encore –
Et gît là où rien ne peut parler.
Aux temps primordiaux – primordiaux, dit-on –
Quelque chose cessa, cessa – et ne se dit plus;
Comédiens, pèlerins, bateleurs, gens de route –
Furent pris d'un seul coup, et mis hors de parole,
Et <...> sans retour, sans reste, sans reprise.
Leurs places, leurs places, ne restèrent point vaines:
Ceux qui vinrent, ceux qui vinrent avec lui,
Prirent les noms, les parcours, les gestes –
Et gardent les usages sans ce qu'ils ordonnaient.
Mille pour un – mille pour un – telle est la règle;
Les fourgons civils sont rares;
La nouvelle suite couvre la route en saltimbanques.
Sous des noms, sous les noms, semblables et autres,
Et nul ne distingue ce qui les fait aller.
Leurs logis – fruits, fruits – plutôt que bâtiments:
Écorce, pulpe, chair – la chair se défait –
Mais ce qu'ils sont – ce qu'ils font – <...> demeure: cirque»

...à l'époque, je gueulais souvent (à tue-tête) cet extrait de L'Ode sur le glorieux règne
de Jean le Posthume
, d'une œuvre apocryphe du premier XVIIe siècle, censée être
fabriquée par Malherbe (au paroxysme de la mélancolie) – en déambulant le long de la
circonférence d'un hub sui generis (métropole enneigée, méprisée, englobée dans un
principe d'écart); la sonorité se dissipait via les branches – grâce au routage
compensatoire – vers les parterres. Un minime résidu acoustique, enclavé au niveau de
mon scrotum, provoquait des démangeaisons, un érythème de l'épiderme – attaque
immunitaire contre une intrusion inflammatoire. Les images de la douleur, stylisées en
classicisme français (et jamais transposées en texte), y prenaient la forme de kystes,
analogues à des spermatocèles. Les «cheikhs» – incarnations d'une classe moyenne
aisée bien ancrée dans les pays du Golfe, venus notamment des EAU et du Qatar,
diplômés de cursus britanniques dispensés chez eux et contrôlant une part des
ressources énergétiques nationales –, peu inspirés par les beautés de la place Rouge
(la poudrerie, les «sentinelles» indifférentes), bifurquaient vers les boutiques, assurant à
toute la famille, pour le plus grand délice de leurs deux filles (en séjour de vacances),
une virée shopping de luxe. Il y a soixante ans, des littérateurs soviétiques isolés
hantaient ce même moyeu, harcelant des étrangers compatissants de propositions
de troc: une petite contrebande (paquets de cigarettes, etc.) en échange de manuscrits,
avec, en prime, des supplications pour qu'on les fasse publier. Aurais-je pu adopter
le scénario qu'ils avaient institué avec les «cheikhs» hivernant à ma portée? Non –
en l'absence de manuscrits. Rien ne s'écrivait alors; ne s'amoncelaient que des
références culturelles disparates, recyclées ici et maintenant, dédaigneusement.
La mission consistait, en feignant d'être un guide-conférencier, à les escorter
au site de confiscation des signes universels spatio-temporels – je me suis rué vers
les «cheikhs», mimant l'enthousiasme, bredouillant un anglais scolaire et cabotinant;
je me suis annoncé sous une fausse identité – d'emblée irrités par mon ignorance
absolue de l'arabe (ce que l'agence leur avait certifié), ils se sont déridés en
apprenant le but de notre excursion: des décors d'archives du théâtre d'avant-garde
russe, sans se limiter à Meyerhold. Le pont enjambant la Moskova. Iakimanka,
puanteur de farine rance. Le manoir ténébreux où la compagnie du théâtricule pervers
Marsyas terrorisa naguère l'honnête public. Un vaste atrium, étonnamment aéré,
avec des strapontins jaunis (à la tapisserie éventrée), typiques d'un cinoche provincial,
nous avons échoué là. J'ai consenti à munir chacun d'une télécommande réglant les
persiennes – ils auraient souvent à les abaisser pour occulter les vitres, polies jusqu'à
la filandre de la diaphanéité, donnant sur une caméra en caveau, autrefois chaufferie –
au comble de l'émoi, une pause dans la contemplation des tableaux vivants s'imposerait.
L'ignition était attisée par les films de Dietmar Brehm – en particulier son Perfekt 1-3
(1996) – si l'on le comprend comme une combinaison de found footage (en
l'occurrence, l'habillement islamique des «cheikhs», dérivé du prototype de
la pellicule, mais en neutralisant sa capacité d'enregistrement, sans y exceller dans
le nouveau contexte culturel; habillement souillé par les impressions collectives
douteuses issues d'une visite à Moscou, par un exotisme de masse; en se desquamant
follement au dévidage, il s'envole à présent vers la fournaise) et de dégradation des
images – la seule chose pour laquelle il vaille la peine de vivre en ce monde!
Les peupliers ondoyants émergeaient dans les interludes, batteries auxiliaires –
leurs racines en lithium – coagulant le flux. Dans cette matière trouble s'injectaient des
fragments de corps nus, des lamelles arborescentes, toutes les interactions lesquelles –
à distance suffisante – sont indiscernables d'un acte de copulation; primitivement
non signifiants, mais acquérant le caractère d'un certain message par la main du
monteur – je soupçonnais, derrière elle, celle d'Alexandre Levitski, assistant de Lev
Koulechov sur le tournage des Aventures extraordinaires de Mr West au pays des
bolcheviks
; pour lui, nous sommes une journée de production ratée, bonne seulement
pour le rebut. Spectacle-moralité: m'étant travesti en guenilles de pèlerin, je
crapahutais sur le pont Lastotchkin, l'une des mille cordes reliant des îles uniformes
de l'arc maritime finlandais (progéniture de la fonte des calottes glaciaires); les
raccourcis d'île en île étaient interceptés par des bandes de loqueteux hostiles
(tous identiques), tellement qu'il fallait contourner les flèches littorales, parcourir bien
un demi-périmètre, en «savourant» au passage les quais bâtis d'une enfilade
d'entrepôts pétriniens – hangars décrépis (contenant l'énergie de la répétition: seules
les dix premières îles mobilisaient des ressources humaines, les autres s'organisaient
d'elles-mêmes), aujourd'hui loués pour des espaces de coworking, quelques-uns étaient

squattés par des post-hippies; végétant dans leurs «communes», je résolus le problème
du mutisme ambiant: leurs paroles brouillées n'étaient que l'anticipation des missiles,
du delta-t final apportant le son; je progressais vers la source; la quantité
d'équipement musical allemand onéreux augmentait autour de moi. Sur l'île
Rjavotchkine, l'une des incipientes îles acheiropoîétes, au seizième étage d'un
gratte-ciel délabré des années 1730, j'obtins une audience avec l'ingénieur
Zemlianitchko; nous nous claquemurâmes dans son atelier (saturé de ferraille);
Zemlianitchko, homosexuel trapu aux cheveux roses, nourri de pain noir (mâché avec
des bulbes d'oignon crus), me résuma brièvement son manifeste pour l'abrogation
intégrale de tout son terrestre. D'après ce prodige autodidacte, tout audio («le plus
détestable des médiums») découle de l'invariant déclamatoire d'une ode apocryphe
de Malherbe – et il m'en cita textuellement l'extrait même. Zemlianitchko déclara:
«Je vais router vers un point arbitrairement choisi – par exemple près du plafond de
cette chambre – les composantes sonores (de généalogie malherbienne) dispersées à
travers la planète; et puis, par des interventions adressées, stimuler leur combustion
accélérée; ma santé de bogatyr, accoutumée aux divers types d'excès aussi bien
qu'à l'ascèse, me permettra de supporter sans dommage cette pression colossale».
Pour exécuter la sentence, on avait assemblé une machine de caustique, un système
vertigineux de métamatériaux en métasurfaces convoyant les paquets d'ondes le long
de tunnels focaux qui corrigeaient en permanence les degrés de connexité; entre les
estafettes s'opérait une sélection qui déduisait les erreurs. Zemlianitchko actionna le
levier, et moi, les oreilles bouchées, cinglé par les fouets des notes, déjà conscient de
l'inutilité de tambouriner des portes closes – donc je m'effondrai au-dedans de
moi-même, franchissant pour la première fois la frontière – un grand succès!

Avec Joseph Selig – architecte que j'ai inventé – nous bouturions dans la serre du
Dunmore Pineapple, vestige d'une Écosse mythique. Là se déroulera le reste de notre
éternité. Parmi l'interminable catalogue des folies architecturales on nous proposa
d'autres options de «résidences», nous hésitâmes un moment entre la pagode de
Chanteloup
et le Désert de Retz, mais les intrigues cadastrales et les guerres
immobilières, aggravées par une géographie altérée (les deux ensembles ayant été
repoussés bien au-delà de ce qu'on appelait la France) – symptôme indubitable de notre
subsistance selon la logique d'une civilisation d'archive – nous orientèrent vers
l'Ananas: domaine risqué, parce que frutier, c'est-à-dire minant les fondements
de l'ordre étatique. Joseph et moi aurions pu jouer aux échecs – ou nous masturber
mutuellement – au lieu de cela nous nous enrôlâmes dans les rangs des frontaliers,
dont la pénurie critique, vu la faiblesse générale de la population, menaçait d'une
invasion de la réalité extérieure. (Le flux touristique des pays du Golfe à destination de
Moscou diminuera de soixante-dix, voire soixante-quinze pour cent l'an prochain).