Effet de moiré.


«La superposition de deux réseaux», dont
le premier était votre humble serviteur,
en ce moment recroquevillé dans un fauteuil
loggia ouverte de l'appartement attribué
aux résidents du programme VIDE
(Valorisation Institutionnelle des Discours Écrits
du Grand < >) – début janvier, probablement en 2027.
Je suis passé par une succession de pièces (chacune
plus gélatineuse que la précédente) pour arriver là.
Allez: séance de frappe; le geste préparatoire de
tendre – une mallette de Supérior-Maveg (€80)
se glisse au plateau; un ordi portable innommé dedans,
ainsi que des piles de papier brouillon multicolore,
un beige terne titre d'identité provisoire (du duché
des terres unifiées au nord de la Loire; d'un État aboli
depuis longtemps, bien que ses documents restent
partiellement en vigueur); tout s'installe sur la table
de jardin pliante, à surface striée de rayures étirées;
c'est la surface-incrustation, projetée par un dispositif
de ma vie antérieure – suspendons le fragment chosiste
sur la corrélation concrète de ces rayures – notons seulement
qu'elles sont le calque des systèmes (célestes) nautiques,
d'un tissu impénétrable, calandré par les comètes de vagues.
Ayant initialement l'intention de me consacrer à l'écriture
d'un ensemble de fragments variant sur différents modes
mon idée fixe – le motif du passage des frontières –
et obéissant à un schéma unique: paysage – franchissement
de la ligne – paysage terminal; ou bien de m'enfoncer
dans l'ethnographie du lieu, comme l'exigeaient les règles
de la résidence, j'ai finalement entrepris dans la correction
de l'encadrement théorique de La Création des formes,
déjà imprimée – mon long poème post-épique – afin
de l'actualiser à l'aune de discours écologiques
et postcoloniaux mal compris, dans l'espoir de me placer sous
l'aile d'une institution mieux dotée, le festival à Orléans,
la plus proche des villes relativement importantes.

Ce doit être justement le paysage extérieur m'encerclant –
second réseau – qui a corrigé la forme de mon comportement.
Partout pointaient des poiriers noueux; des poules et des oies
(en troupe) labouraient une mince couche de neige, 1,5 mm,
au cours de la promenade. Des «paysans» moroses épiaient depuis
des maquettes hâtivement façonnées en plâtre de
pavillons de meulière «traditionnels», venues se substituer
aux grands ensembles de HLM et envahir Valenton,
village retiré – relevant de ce qui fut jadis la région d'Île-de-France.
La vue ultérieure – celle de la colline, évidemment – était bloquée
par un panneau explicatif: «'Les Durians de Valenton',
projet architectural, achevé en 1987». Laissant le regard
s'attarder sans cesse sur cette inscription, je me représentai
mentalement la scène de ce voyage fatal-là d'un architecte suisse
(canton de Vaud) de troisième ordre, Joseph Selig –
choisissons le cadrage: la banquette arrière de sa voiture.
On est en l'an 1982. À travers le pare-brise, la route
nationale 6 noircit, monotone – Joseph roule vers le nord,
tripotant sa barbe (des scintillements dans le rétroviseur).
Dans le vide-poches entre les sièges repose une demande de
congés signée – respectons la maxime classique de ne pas raconter
mais montrer
– en vérité transgressée: aucun chantier n'était de toute
façon prévu dans l'immédiat. Au creux des platanes, sur l'accotement
végétalisé, il distingue un instant quelque chose de vague qui fait naître
dans son corps d'étranges résonances. Il lâche aussitôt sa Bagheera
moutarde contre le rail et s'élance vers les carottes de sol (compactées),
attendant leur sort – de petits cylindres tentants – extraits par les équipes
du SIAAP lors du percement de réservoirs souterrains de filtration.
La SIAAP s'est saisie de ce site – appelé par la suite station d'épuration
Seine Amont – pour combattre une pollution excessive des eaux par
les coliformes fécaux, que deux autres stations ne parvenaient plus à traiter.
Pour cela, on dérangea le calme de la carrière de Valenton, remblayée dix ans
plus tôt et reconvertie, après sa mort, en décharge sauvage. Ses sols infectés
furent brutalement mis à nu. Joseph ne sortit pas rapidement de sa stupeur
(comme si les formes du dessin se traçaient d'elles-mêmes par-dessus
les carottes); dès qu'il parvint à se remettre, il se dirigea sans tarder vers
Les Choux de Créteil, l'objectif originel de l'expédition, complexe achevé par
Gérard Grandval en 1974, et qui, à partir des années quatre-vingt,
finit par n'éveiller chez les collègues de Selig ni intérêt ni besoin de rivaliser.
Aux yeux de Joseph, le travail de Grandval ne parut pas, dès l'origine, en rien
satisfaisant – il s'avérait tout simplement peu apte à programmer l'avenir;
ses pétales centripètes stérilisaient l'environnement alentour, comme une station
d'épuration en construction stérilisait la Seine. Joseph possède sa propre image
de l'avenir, une liste précise d'étapes nécessaires à sa reprogrammation.
Ces considérations, Joseph les exposait avec ferveur – et dans le détail –
à Julien Duranton, maire de la commune. Reprenons leur conversation selon
une sorte de contrechamp. Non – limitons-nous à Joseph.
«On sollicite une subvention – très vraisemblablement, elle serait amortie
fût-ce par la suppression du problème lié au transport de sols vers l'un de
ces polygones éloignés, où ils pourriraient indéfiniment – on donne à
ces déblais une nouvelle vie» – il introduisit le maire prolétaire aux
ramifications les plus récentes des discours de l'écologie et
de la biopolitique – «Valenton peut entrer dans les classements
internationaux» – il avait déjà repéré une parcelle appropriée –
«une friche délaissée, presque en triangle isocèle parfait,
découpé sur trois côtés par la ligne ferroviaire vers Lyon et
la route nationale N406 – sans cette intervention, elle aurait
été affectée à un énième parking automobile. Et surtout: en travaillant
sous l'égide du mot magique «expérimentation», on peut toujours revenir
sur la construction, en garantissant la réversibilité de l'opération –
à n'importe quel stade». On est en 1984–1986 – doit-on décrire
le processus de comblement stratifié de trois collines désaxées (15–18 m),
leur stabilisation, le battage des pieux, la pose du grillage, etc.,
à la manière d'un ciné-essai de Marker mêlant images fixes
et texte – pas: ce sera un plan général. Trois tours – la moitié de l'une d'elles
a été attribuée à ma résidence – en béton armé, de hauteurs inégales,
entièrement hérissées de pointes en fibre de verre aux teintes acides
et outrancières – quarante ans plus tard, elles se sont largement ternies,
fissurées et déformées, une partie a été dérobée par la délinquance du quartier.
Aucune réversibilité n'a eu lieu. Joseph, pas à pas, a mené son monstre à terme.
Le maire, insuffisamment vigilant, n'a pas contrôlé les opérations, n'a pas su réagir.
Échec total dans la presse, indignation des citoyens ordinaires – Selig s'est
littéralement évaporé sous ces rumeurs menaçantes – nous l'éliminons du récit
pour des raisons d'économie dramaturgique. Le Suisse s'est trompé sur l'essentiel:
le choix de collines relativement basses était dicté (outre des impératifs pratiques)
par l'exigence d'une inaccessibilité visuelle de l'original – Les Choux de Créteil,
se dissimulant pudiquement dans l'enveloppe de leurs pétales – masqués par les
immeubles voisins depuis – Selig l'avait calculé – les positions des Durians
(qui, à l'inverse, piquaient agressivement l'environnement dans toutes les
directions possibles); or ces immeubles furent, sans exception, détruits,
la perspective sur les Choux s'ouvrant désormais depuis près d'un tiers des
positions dans les Durians. L'observateur se trouvait dès lors contraint
d'intégrer les deux complexes dans son modèle du monde, au prix d'un
accouplement fétide. Mais sur un aspect Selig ne s'était pas trompé:
son plan coïncidait avec l'avenir réel. L'épidémie de toxicomanie par
injection qui a submergé Valenton a fourni un objet-double. Les seringues.
Les pointes des surfaces verticales projetaient les ombres de seringues
éparpillées sur les surfaces horizontales.

L'horloge frappe six heures du soir – interrompant ma frappe;
au fond, je n'avais tapé qu'une douzaine de phrases. Avec le son mentionné
je descendais habituellement l'escalier pseudo-hélicoïdal, calandré (craquelé)
par d'innombrables vagues de marginalisation; puis la déclivité – et je
poursuis encore aujourd'hui cette descente, visant le seul être humain de
ce village avec lequel pourra se créer un contact solide – un pêcheur
portugais maigre, Cândido, originaire de Manteigas, d'où il avait transféré ici
son élevage de truites. Dans la taverne «cosy» accolée à cet élevage
(porte-fenêtre sur des ruisseaux à la provenance douteuse, des chenaux opaques
se déversant dans les bassins piscicoles), échauffé par la boisson, m'acharnant
par intervalles sur les steaks de poisson, j'offre au maître un excursus sur
Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi (1979), de Maria Gavala, ma bande
expérimentale fétiche, née au cœur de la metapolítefsi, cette étrange période
peu après la chute des colonels noirs, lorsque les arts grecs (étouffés
par l'asphyxie des vacuités comico-mélodramatiques) reçurent enfin
une bouffée de liberté. Jonglant avec les termes – dénaturalisation de la Grèce
j'édifie mon interlocuteur sur les subtilités de la structure, qui désarticule
la causalité narrative canonique, présente la Grèce comme un phénomène
hétérogène et fuyant, sans se complaire dans l'escapisme formaliste, mais
se condense en une énonciation politique limpide. Souvent – dans des trains
ou des bars – je mens aux auditeurs béats en affirmant que je rédige une monographie
de mille pages sur Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi. En fait, je n'en ai pas vu
la moindre séquence. Gavala n'a pas répondu à mes courriels – une requête polie
sollicitant une copie. Sur le mur d'en face – comme sur une toile de fond – pendait
un paysage néo-naturaliste (kitsch), de la main de Manuel Carvalho, intitulé
Pastagem com Cabras – une œuvre de grand format, un pâturage brûlé par
le soleil – zéro e humaine, les montagnes bleues à l'horizon pareilles à
des hématomes, les hybrides figés de chèvres et de moutons – le soleil interdisait
tout mouvement à l'intérieur du cadre ornementé; peut-être le peintre y avait-il
atteint l'ultime ambition de la pastorale – une éternité laide. Cândido n'arrêtait
pas de fixer ce tableau pendant mon monologue; il savait pertinemment que
Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi en dépendait, pas de ma description.
Je m'en doutais aussi. En tâchant de me rassurer, je faisais surgir devant moi
les lettres Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi, pétrifiées dans la forme même de
l'espace, comme tracées au néon; c'est ainsi que ces lettres – telles un
mene, tekel, fares – surgissaient dans mes songes anxieux, les songes de Paris,
d'un Paris cinématographique des années trente, le Paris de Jean Gabin, de Marcel
Carné, un Paris encore praticable (privilège qui m'était refusé dans l'existence).
Dans ces rêves, je m'extrayais de ma dérisoire garçonnière louée, m'insinuais
entre les strates des corridors de rues en grisaille, bordés d'épiceries
indigentes et désertées, entre les strates des universités écorchées et figées –
comme les hybrides de Manuel Carvalho – empruntées aux villes gelées du
pays d'où j'étais arrivé; je m'efforçais d'héler un taxi, terminais par la
librairie d'exil nommée Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi – auditoire estompé,
apathique, absence de réaction, mes poèmes inactuels, quels que soient
les ajustements de l'encadrement. Puis je retournais à la garçonnière,
dînais, tombais dans un raccord de montage – et tout recommençait: encore les
universités, encore la librairie. Je me suis senti mal tout à coup. La surface de la
table de la taverne s'est superposée à celle de la loggia, striée. La truite était
répugnante au goût. Je suis sorti à l'air frais. Par les effilochures du géotextile
drapant les collines se devinaient les éclats de manifolds à gaz. Inertie brusque.
Il fallait forger une métaphore: dans certaines langues, le mot manifold
désigne aussi une variété topologique – mais je n'ai pas su produire
une justification poétique crédible de la fracture de ces nœuds qui
distribuaient le gaz de la recombinaison des réseaux, réparant les
défauts de leur interpénétration. Et par quelle main? La réponse m'est
soustraite. Tandis que je montais l'histoire de Joseph Selig, quelqu'un
montait la mienne – chaque image venait des coins des pièces –
caméras de surveillance – je me suis souvenu des chuchotements des
habitants: l'accès à ces caméras aurait été intercepté par la narcomafia de Valenton –
par quelle main mabusienne, au juste, fut retranché de leur succession
le plan le plus précieux?

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